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  • Le progrès technique est la fierté de nos sociétés. On plaint Galilée de n’avoir pas eu nos télescopes pour observer le ciel, Littré d’avoir dû faire son grand dictionnaire sans ordinateur. Mais peut-être voyons-nous les gains sans mesurer les pertes.

    Prenons la force physique. L’échelle fait perdre l’habitude de l’escalade et l’escalier mécanique désapprend de marcher. Dans un combat les armes de l’homme moderne auraient le dessus sur l’équipement rudimentaire de l’homme sauvage ; mais tous deux désarmés le combat serait plus inégal encore et à l’avantage cette fois du second. Car celui qui ne connaît pas la technique, dit Rousseau, se porte tout entier avec soi ; sa puissance est dans ses bras et ses jambes au lieu d’être confiée à des objets.

    D’où cette question désagréable : que serions-nous si on nous ôtait toutes nos prothèses pour écrire, calculer, combattre, communiquer ? On répondra que si nous faisons mieux avec la technique, il importe peu que nous fassions moins bien sans elle puisqu’il n’est pas question de retourner vivre dans les bois. Soit. Mais l’importune question devrait faire comprendre que le progrès technique est celui des objets plutôt que des individus, et qu’il ne s’agit donc pas d’un progrès humain.

    Celui qui lisait beaucoup un auteur était capable de retrouver en un instant la page de n’importe quel passage qu’il désirait relire. Désormais la fonction “rechercher dans le document” dispensera d’acquérir cette habileté ; un algorithme le fait pour nous. Du coup, ce qui nous était propre deviendra étranger. D’où l’intérêt de la formule de Rousseau : si le sauvage se porte tout entier avec lui, alors inversement l’homme de la technique se dépossède de ses forces et facultés, qu’il transporte hors de lui.

    Progrès apparent, diminution réelle. Evitons de perdre jusqu’au goût de l’indépendance.



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